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Misère, entraide et toutes ces sortes de choses

photo par Caroline Théberge

Nous voyons en Inde beaucoup de chiens plus ou moins errants, dont une petite troupe qui vient se réfugier sur notre perron, constellant la petite allée menant à notre chambre. Ces bêtes poilues cherchent asile devant notre porte pour se protéger de la pluie, se reposer s’ils sont blessés ou encore simplement pour demeurer à proximité d’un peu de chaleur humaine. L’un d’entre eux tente parfois d’entrer dans notre chambre pour s’abriter sous le lit. Nous sommes confrontés à leurs hurlements, leurs querelles ; nous craignons leurs poux et leurs mauvaises odeurs, nous sentons notre territoire envahi.

Il nous suffit parfois de lever le ton ou de taper du pied au sol pour qu’ils décampent, mais certains restent là, l’œil piteux mais résigné, prêts semble-t-il à accuser des coups pour pouvoir rester. Une bordée d’eau fait alors l’affaire.

Nous regrettons souvent de les expulser, voyant qu’un chien boîte ou croisant son regard intelligent, qui communique des besoins semblables aux nôtres : un peu d’amour, un abri, de la chaleur et de la nourriture.

Pouvons-nous nourrir tous ces chiens, les enjamber la nuit et parfois leur marcher dessus par inadvertance ? Devons-nous les abriter sous notre lit quitte à attraper des poux ? Nous pouvons toujours trouver de bonnes raisons de ne pas leur venir en aide, mais nous ne trouvons malgré tout aucun réconfort à établir des limites logiques et raisonnables, devant la souffrance des êtres vivants.

Il est difficile de respecter nos limites sans jouer à l’autruche. Le résultat est que l’on contemple l’immensité de la souffrance et la comparable immensité de notre impuissance.

photo par mcandrea

Un type habite une masure de fortune près de chez Ashoka. Voilà plusieurs années qu’il réclame de l’argent pour sa sœur malade ou son toit qui fuit. Il empeste souvent très fort l’alcool et il est parfois complètement saoul, à peine capable de tenir debout. Il nous a montré l’autre jour des marques sur son corps, affirmant avoir été battu. Que faire pour lui ? N’ira-t-il pas boire l’argent que nous pourrions lui donner ? Devrait-on réparer nous-mêmes son toit ?

L’impuissance devant la misère est si douloureuse à ressentir. Mais est-ce réellement de l’impuissance? N’y a-t il pas des petits gestes, des comportements à modifier? Sommes-nous des lâches, sans-cœur et égoïstes?

Selon l’adage qui veut qu’apprendre à un homme à pêcher est meilleur que de lui donner du poisson, nous croyons qu’il vaut mieux encore changer peu à peu les conditions de base qui mènent aux iniquités et à la misère. Cela peut se faire en supportant les causes écologiques, afin que les milieux de vie de la planète soient préservés, ou alors en encourageant l’économie locale, équitable et de petite échelle.

Pour notre part, notre souhait est de préciser et poursuivre notre idéal, conscients du meilleur comme du pire, oscillants sur le fil étroit de l’équilibre du monde. Nous cherchons à promouvoir l’autonomie des individus afin qu’ils aient moins besoin de ressources extérieures. Également, par un rapprochement avec la nature, les gens deviennent moins dépendants d’un système économique et d’une civilisation reposant toujours sur le colonialisme d’antan.

Nous entendons à propos de l’Inde : « moi, c’est la misère que je ne pourrais pas supporter », ce qui nous fait parfois sourciller. Est-ce là l’expression d’une saine connaissance de ses limites à pouvoir être témoin de choses difficiles ? Si l’on sait que la misère existe, pourquoi et comment l’oublier, de toute façon ? Voir la misère et la côtoyer, n’est-ce pas la meilleure façon d’en saisir l’ampleur et d’agir en conséquence ?

D’ailleurs, qu’est-ce que la misère ?

  • Il y a cette paysanne qui cultive tranquillement la terre la moitié de l’année et assure ainsi sa subsistance.
  • Il y a celui qui travaille d’arrache-pied pour vendre ses récoltes et qui n’arrivent jamais à payer ses dettes à son propriétaire ou à son prêteur sur gages.
  • Il y a cet ouvrier, employé sur les chantiers pétrolifères, qui travaille à bon salaire sept mois par année et obtient le chômage les cinq autres mois.
  • Ou encore cette citadine, endettée malgré son salaire de cadre, qui s’éreinte à l’ouvrage 60 heures par semaine et peine à couvrir les paiements de sa pension alimentaire, de son petit loft et de sa voiture…
photo par stitch

La misère ne se retrouve pas nécessairement dans les statistiques, elle n’est pas limitée par les classes sociales. La misère se définit à la mesure de l’incapacité des êtres vivants à gérer leurs souffrances. Elle est vécue à travers l’illusion de la séparation entre soi et l’autre et l’incompréhension de l’histoire de nos vies qui s’entrechoquent brièvement.

Pourquoi certaines souffrances nous touchent-elles plus que d’autres ? Ces souffrances ne nous ramènent-elles pas à nous-mêmes ? Les émotions ressenties face à la souffrance ne sont-elles pas proportionnelles à l’identification à l’autre ? Ne ressentons nous pas davantage d’émotions lorsque nous nous reconnaissons chez un individu ou dans une situation ? Cet élan d’aider, est-il jamais dirigé vers autre que soi ?

photo par clafouti

Qu’en pensez-vous ?

Nous aimerions connaître les réflexions qui naissent en vous en lisant ces lignes.

Comment concilier la recherche du bonheur et la conscience des misères de ce monde ?

5 comments to Misère, entraide et toutes ces sortes de choses

  • JF

    Ah! Les inévitables questionnements et confrontations éthiques que l’Inde suscite.

    Personnellement, je ne crois pas que nous, gens des pays riches, méritons d’être épargnés de côtoyer la misère qui découle directement de nos modes de vies. Cela me semble plutôt nécessaire pour pleinement prendre conscience de l’état du monde.

    Je pense à ce documentaire que j’ai vu récemment, Terriens, qui montre de façon assez cru le traitement des animaux via les industries alimentaires et la recherche médicale, entre autres. Il y a de quoi convertir la majorité des gens en végétaliens dans ce documentaire là mais les gens ne veulent pas le voir…

    Ce qu’un individu appauvri peut me demander en Inde, mon pays ou une entreprise de laquelle j’achète les produits le lui a déjà volé 100 fois ainsi qu’à tout son village. Je généralise, mais il y a beaucoup de vrai là dedans. Évidemment, son propre gouvernement est lui aussi corrompu.

    Reste que le visiteur étranger ne pourra pas palier de façon immédiate à l’inégalité auquel il fera face. En voyage, la meilleure solution ne demeure-t-elle pas de contribuer à des organismes qui travaillent sur place avec les gens dans le besoin afin que ceux-ci puissent cheminer vers une vie meilleure? Non pas que nous ne puissions pas contribuer directement aux bien être d’une autre personne mais, dans un pays comme l’Inde, les écarts sont si gigantesques qu’il peut être désemparant de procéder de façon indépendante.

    À la maison, il faut tout simplement cesser de consommer comme de grotesques gloutons puis il faut retirer notre soutient, aussi passif soit-il, à des entreprises et des gouvernements affreusement archaïques dans leur vision des choses. Le monde a besoin de partage, cessons de se réjouir du prix le plus bas qui lui cache un coût énorme sur le plan humain.

    Tout ceci étant dit, je ne crois pas qu’un individu devrait se noyer dans la misère qu’il rencontre – il faut rester en ‘santé’ pour continuer à œuvrer pour le bien de tous, chacun à sa façon et à son rythme.

    Désolé de la longueur de mon commentaire, je pense que je vais m’ouvrir un blog.

  • Jonathan Léger Raymond

    Je suis d’accord avec toi JF, il ne faut pas se noyer dans la misère mais il faut la regarder en face et comprendre les mécanismes socio-économiques qui font de nous des complices malgré nos bonnes intentions.

  • Pascal

    Pour paraphraser Krishnamurti: la société est chaqu’un des individus qui la compose. Nous sommes la société.

    Reflet de nos intérieurs.

    Même si certaine souffrances nous paraissent dures, je crois qu’elles font partie intégrante du cheminement de chaqu’un. Il y a beaucoup de nuance a apporté sur ce sujet.
    L’ignorance de son intérieur participe dans une large mesure a là souffrance ambiante.

    Des multiples discussions et échangent que j’ai eu avec mes amis a ce sujet, une constante ressort du lot: déloger les racines de son ignorance et redistribuer le maximum d’amour autour de soi.

  • kathy

    ohhhhhhh le beau sujet, je crois pour ma part que la misère doit être côtoyé. Elle fait partie de notre vie, le plus et le moins qui donne l’équilibre. Mais il y a plusieurs :misères: et de laquelle nous nous référons?pour certain celle que vous côtoyez actuellement sera la plus dure pour d’autres elle sera autre.
    Vous êtes en train de grandir à chacun de vos cheminements et inconsciemment ceux qui vous rencontrent aussi.Vous vous apportez mutuellement, une belle nourriture. kathy

  • genevievemeera

    “Ne crois pas que tu es un homme juste si quelqu’un quelque part, a soif” Proverbe Arabe.

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