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Chroniques du Panchakarma

photo par Jonathan Léger Raymond

Nous sommes au terme de notre séjour à Guruvayur, dans l’état du Kerala, célèbre pour son temple de Krishna où gravitent une soixantaine d’éléphants. Nous y avons reçu un panchakarma, traitement qui s’échelonna sur une quarantaine de jours. Cette partie du voyage aura été sous le signe de la sédentarité : on nous recommande de rester à l’intérieur d’éviter la chaleur du soleil pendant le traitement. Ce fut donc un temps propice aux études en Ayurvéda pour Jonathan et à la musique pour Caroline.

Arrivée à la clinique

Nous sommes arrivés le 15 octobre de bon matin à Guruvayur après une longue balade en train de quelques quarante heures. Nous venions d’avaler les kilomètres entre Spiti et Delhi, ce qui avait déjà grandement entamé notre résistance physique. Ajoutez à cela les nombreux ennuis de santé depuis le début du voyage et vous aurez une idée de l’état dans lequel nous sommes arrivés ici : un peu malades, fourbus, fatigué… mais étonnamment de bonne humeur ! Sans doute grâce à la sympathique compagnie avec qui nous avons partagé notre cabine de train.

photo par CarolineThéberge

Quel soulagement tout de même de trouver la clinique du docteur Shankar et de poser nos valises pour quelques semaines ! Quel plaisir de découvrir un endroit propre, fréquenté de gens souriants et aidants ! Quelle joie lorsque l’on nous assigna une maisonnette bien meublée en guise de résidence. Et quel bonheur en découvrant la qualité des repas, cuisinés maison, qui nous seraient servis tout au long de notre séjour.

Nous avons débuté le traitement sur-le-champ : il est vrai que tout notre être en avait bien besoin. Le Dr. Shankar nous a d’emblé prévenu : le panchakarma n’est pas nécessairement « agréable », du moins, certains de ses traitements et procédures ne le sont pas : il nous faudra être déterminés pour bien le mener à terme. Et qui dit grand ménage du corps physique dit grand ménage des corps plus subtils : c’est tout un voyage intérieur auquel nous étions conviés par cette science millénaire. Ainsi prévenus (et consentants !), nous nous sommes lancés.

L’article de la bibliothèque panchakarma traditionnel publié par Jonathan vous décrira la mécanique des traitements que nous avons reçus. Cela nous permettra de vous relater ici un brin de nos vécus personnels.

Récit de Caroline

Dès ma première consultation avec le Dr. Shankar, une chose est apparue évidente : encore plus qu’un grand nettoyage, mon corps avait surtout besoin d’être bien nourri. Les ennuis de santé des derniers mois ajoutés à ma tendance à la nervosité anxieuse (typique des gens avec une constitution vata, dont je suis une flagrante incarnation !) ont eu raison de mes réserves pondérales et me voilà avec une déficience incontestable à ce chapitre.

Néanmoins, le Dr. était d’accord pour que je fasse le panchakarma, qui dans tous les cas me ferait du bien et ouvrirait grand mes « canaux », pour être en mesure d’absorber et d’assimiler encore mieux par la suite toute forme de nourriture. Toutefois, nous avons convenu de garder un caractère « nourrissant » à la thérapie, afin que mon corps ne s’allège pas davantage et que je puisse reprendre des forces, même si normalement ce n’est pas le but propre du panchakarma.

photo par Jonathan Léger Raymond

Cette prise de conscience m’a fait grand effet : je fais le lien avec ma tendance à valoriser pour moi-même des caractéristiques qu’on attribue volontiers à une forme de spiritualité, genre l’ascèse, la discipline, la maîtrise des sens, la minceur du corps. Des choses absolument bonnes en soi, mais comme en tout, c’est l’excès et le manque d’équilibre qui blesse. J’apprends à intégrer dans ma vie plus de douceur, d’indulgence, de fouillis bordélique, de farniente et de chaire autour de mes os ! Cela peut sembler facile, mais j’ai vraiment frappé un mur fait de vieilles peurs vers le milieu du panchakarma. Une semaine de déprime et de panique. L’attachement à des traits de ma personnalité qui refusent de céder : l’ego qui rue dans les brancards. Un classique, quoi.

C’est quand même « fou » : on souhaite ardemment une transformation et puis, une fois le moment venu de faire le saut, on hésite, on a peur, on se dégonfle. On dit « oui », mais au fond on dit « non ». C’est comme ça que nos chers patterns s’accrochent et que notre vie stagne sous certains aspects. Remarquez, ils ne sont pas là pour rien : à un moment de notre vie, on a éprouvé une grande souffrance, et l’ego a voulu nous protéger en créant un mécanisme de défense qui devient ensuite un pattern comportemental automatique. Automatique donc inconscient. La seule manière d’en sortir, c’est d’en prendre conscience et d’arriver à tolérer la peur de l’inconnu et les sensations désagréables qui y sont inévitablement associées. Ce n’est jamais aisé et oui, ça peut prendre un bout de temps, tout dépend de l’intensité de la souffrance originelle.

En tous cas, dans mon cas le fruit est mûr. Une chose qui ne me manque pas, c’est la détermination pour arriver à mes buts ! La pratique régulière du yoga me soutien dans toutes les phases de ma vie mais particulièrement dans ces moments difficiles où tous les repères s’envolent, je suis vraiment reconnaissante d’avoir la connaissance de ces outils et j’honore ceux qui me les ont transmis. Le fait d’avoir un chum avec une écoute en or ainsi que le support des amis à distance furent tout aussi importants. Om… Merci la vie et merci pour cette opportunité « panchakarmique » de me connaître encore davantage.

photo par Jonathan Léger Raymond

Sinon, mon séjour à Guruvayur aura été -de manière inattendue car je ne croyais pas avoir le temps de faire des contacts en ce sens- sous le signe de la musique : et quelle musique ! Je suis tombée sur une sorte de « club » de musique à Chavakkad, la ville voisine. Un club composé d’hommes musulmans uniquement, qui m’ont fait un accueil des plus chaleureux. J’ai rapidement établi des liens d’amitié avec Kamal, un chanteur d’expérience qui est un des trois membres fondateurs du club et qui s’implique aussi comme musicothérapeute dans un hôpital psychiatrique. Je l’ai d’ailleurs accompagné pour une session et j’ai été impressionnée par la qualité d’écoute et la participation de la clientèle hétéroclite en âge et en pathologies. Vive la musique, vraiment ! Très inspirant.

Le joyau cependant pour moi, ce furent ces longs après-midis que je passai avec Kamal (et souvent 2-3 autres musiciens de passage) à apprendre à l’harmonium un répertoire de chants hindoustanis merveilleux. La communion dans le chant, je ne connais rien qui « accote » ça. Je lui serai éternellement reconnaissante pour sa générosité sans limite et sa grande douceur. Une rencontre importante et une amitié que j’espère pouvoir honorer de nouvelles visites dans le futur, « Inch’Allah » !

Récit de Jonathan

Bien que les cours d’Ayurvéda avec le Dr. Shankar m’aient largement satisfait, il semble que mon moral ait touché le fond du baril pendant mon séjour. Comme le soulignait un astrologue indien visité par curiosité, je suis constamment assailli de soucis et cela entame ma force de caractère et ma persévérance.

Je suis sans cesse miné par des craintes et des angoisses face à mon travail en médecine naturelle. Mon désir profond de promouvoir l’expérience directe, l’autonomie et les arts thérapeutiques anciens se heurte à mes besoins de sécurité et de stabilité. Pour la navigation en eaux grises nécessaire à mon travail, les lois et les pratiques sociales sont autant d’écueils menaçants. J’ai d’autre part souvent l’impression de ne jamais être à la hauteur de mes défis, de ne jamais en faire assez ou de ne pas savoir comment m’y prendre pour arriver à bon port.

Ces considérations ont atteint leur paroxysme tandis que j’étais torturé par des forces contraires qui me déchiraient. D’un côté le trop plein de l’Inde et de ses incongruités (pour résumer la chose en un mot), le désir de rentrer au pays relever les défis de ma carrière embryonnaire et m’occuper de mon besoin de stabilité. De l’autre mon souhait de saisir cette occasion de passer du bon temps avec Caroline, de compléter notre projet et de cheminer avec elle. Mes incertitudes jetaient une ombre sur le voyage et nos relations de couple ont été mises à l’épreuve.

Au pire de mes angoisses, je comparais ma situation à celle d’un nageur fatigué, se demandant s’il doit regagner la côte ou l’île mystérieuse voilée de brume, ne sachant ni vers laquelle se diriger ni si ses forces le supporteront jusqu’à la terre ferme.

Parlons Ayurveda, photo par Caroline Théberge

Heureusement, je n’en suis pas resté là, j’ai fini par traverser mon spleen et je me sens désormais capable de garder ma tête en dehors de l’eau et de continuer le périple tel que prévu. Je suis conscient de mes faiblesses de caractère et je tâche de relativiser mes découragements, de rester dans le moment présent et de me contenter des efforts que je peux fournir.

Je suis ravi des cours que j’ai suivis avec le Dr. Shankar, à raison de trois ou quatre heures par jour. Je fus seul à seul avec lui le plus clair du temps et j’ai pu intégrer de nouveaux concepts et affiner mon approche thérapeutique. J’ai ajouté une corde à mon arc en apprenant le massage ayurvédique et les points marmas, sorte de points d’acupression, comme en massage shiatsu. Je crois que Caroline a apprécié avoir été ma cobaye et je compte bien vous en faire profiter à mon retour au Québec.

Ayant déjà suivi un panchakarma, j’ai beaucoup appris en comparant les détails de l’approche du Dr. Shankar avec ma précédente expérience avec le Dr. Kannan. Je considère que la période du traitement fut une occasion de mieux rencontrer mes « démons » intérieurs avant de retrouver graduellement la clarté ainsi que des forces physiques et morales.

Destination Sri Lanka !

C’est l’heure de quitter notre petit bungalow et de reprendre la route. Notre visa indien expire bientôt et nous devons sortir des frontières indiennes deux mois avant d’y retourner : nous voilà forcés d’aller se trouver un logis sur une plage Sri Lankaise. Pauvres de nous…

Nous avons les superbes plages d’Arugam Bay dans la mire, souhaitant y prendre des forces, cuisiner un peu, jouer de la musique ensembles et, quant à Jonathan, pondre de nouveaux ateliers d’Ayurvéda et d’herboristerie. Surtout, n’oublions pas l’essentiel, relaxer et profiter de la vie, ce que bizarrement on arrive à oublier, même en voyage !

On aime :

  • La végétation foisonnante et les sublimes cocotiers
  • Se promener sans parapluie
  • Manger des « chikous » bien mûrs
  • La noix de coco râpée omniprésente dans les plats
  • Les oiseaux exotiques qui hululent ou nasillent des : « allô », « ah ouin », ou « heille »

On aime moins :

  • La musique dévotionnelle hindoue superposées aux prières islamiques parfois vociférées à tue tête dans des haut-parleurs voisins à 4h30 du mat
  • Se faire héler par les thérapeutes : « Gîtâ… Gîîîtâââââ ! », ou « Come. Come ! » comme des « chiens chiens » qu’on appelle
photo par Dr. Shankar
photo par Jonathan Léger Raymond

6 comments to Chroniques du Panchakarma

  • JF

    Merci pour ce merveilleux partage! Caroline, je peux totalement empathiser avec la réalité du vata qui puise dans ses réserves :) Et tes activités musicales semblent magnifiques, j’espère avoir la chance d’entendre de vive voix tes nouvelles découvertes.

    Jonathan, heureux de savoir que tu émerges de ton séjour à Guruvayur avec une belle vigueur. Sans doute tes apprentissages seront d’une grande utilité!

    Et les plages du Sri Lanka, je vous envie presque si ce ne serait que le séjour à Auroville approche à grand pas… au plaisir de se croiser dans ces parages. xx JF

  • James Crane

    I just got to Mtl and read msg from Caro that I can do translation of your chapters and I just did one while time during hotel check out period allowed. WOW. Marie was real happy for me finding out about this as she’s been keeping up with your stories and knows I’ll now do the same. Love to the both of you and enjoy Sri Lanka :>) James

  • kathy

    bonjour à vous deux, et bien c’est assez spécial de vous lire,Quel travail sur vous même vous êtes en train de faire . C’est génial mais effectivement il doit y avoir des hauts et des bas de quoi créer un bel équilibre. très intéressant vos 2 textes. belle continuité pour vous .Un grand respect pour cet engagement que vous prenez, à poursuivre ce voyage à l’intérieur de vous même, pour mieux aider l’autre. Je vous salue, et pense à vous de façon régulière.vous êtes une belle source d’inspiration. kathy

  • Jonathan Léger Raymond

    Merci pour les encouragements, Kathy ! Effectivement ce n’est pas toujours facile et ça devient parfois un ‘travail’ sur soi, mais je suis reconnaissant de passer à travers cela en compagnie de Caroline parcequ’on arrive à s’écouter et à se laisser de la place l’un et l’autre, même si parfois nos personnalités anxieuses se déclenchent mutuellement.

  • Danielle

    Je vous suis très reconnaissante de nous partager vos témoignages, réflexions, prises de consciences et photos.
    C’est très inspirant de vous voir cheminer, et d’imaginer une société de personnes aussi sensibles et engagées que vous deux!
    Bonne continuation.

    Danielle

  • Pascal

    Merci pour vos super partages. C’est inspirant :)

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